Textes à propos de L'oublié


J'ai écris différents textes au fil des années. Des textes qui se répètent et se complètent. J'ai voulu les conserver sans les modifier parce que ces glissements textuels rappellent les glissements de l'identité au fil du temps. Cela m'intéresse de conserver cette fragilité dans le cadre de ces photographies, et de ne pas feindre une vision claire et définitive, pour au contraire laisser affleurer l'à-peu-prisme des choses, et permettre aux images de laisser quelque chose d'imprévu se dévoiler.


L'oublié, texte n°6 (28.05.2017)

Roman photo d'une intimité fictive. Il me semble avoir cherché à saisir au fil deL'oublié l'angoisse de perdre quelque chose car rien ne dure, ainsi qu'une forme de plaisir indicible, peut-être une forme de bonheur, de plénitude simple, de plaisir. Peut-être s'agissait-il de ressusciter un âge d'or ou un paradis perdu. Je dis "fiction" car une photographie échappe d'emblée au souvenir et à soi.



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Hervé Guibert, L'image parfaite, in L'image fantôme, Editions de Minuit, Paris, 1981.

"Si je l'avais photographiée immédiatement, et si la photo s'était révélée "bonne" (c'est-à-dire fidèle au souvenir de l'émotion), elle m'appartiendrait, mais l'acte photographique aurait oblitéré, justement, tout souvenir de l'émotion, car la photographie est une pratique englobeuse et oublieuse, tandis que l'écriture, qu'elle ne peut que bloquer, est une pratique mélancolique, et la vision m'aurait été "retournée" sous forme de photographie, comme un objet égaré qui pourrait porter mon
nom, que je pourrais m'attribuer mais qui resterait à jamais étranger (comme l'objet, autrefois intime, d'un amnésique) ?


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L'oublié, texte n°5 (2016)

L'oublié_31.08.2016

Au départ, L'oublié n'avait pas de nom. C'était des photographies de choses insignifiantes, abandonnées dans un tiroir en attente d'être un jour développées. Je prenais ces clichés par une sorte de nécessité balbutiante, sans but sinon celui de photographier. Au fil du temps cette nécessité s'entoura d'une épaisseur. Elle se fit plus précise. Je vivais des souvenirs et sans doute avais-je besoin d'en faire quelque chose. De la joie simple, un décor familier, des tensions aux côtés d'embrassades, j'archivais. J'archivais avec désir. J'archivais un bonheur qui se tenait face à une perspective de perte, de déchirement, de disparition, de tout ce qui fait les aléas du lien. La photographie m'amène semble-t-il à exorciser une terreur de l'impermanence. C'est un objet tangible, solide, surnageant dans l'évanescence de l'existence. Il tient un langage franc et nébuleux, permettant à la fois de retenir les choses et d'y prendre place. L'empreinte et la trace.

Un jour j'ai commencé à photographier ma famille. C'était un Noël. Et j'ai continué pendant dix ans. Je photographiais avec le sentiment qu'il y avait une valeur photographique à le faire. Les choses se sont faites progressivement plus systématiques. Les proches, la colocation, les intérieurs familiers, une variation de lumière, les baignades, toujours pareilles, chaque fois différentes, tout ce qui pouvait éclairer mon quotidien d'une intensité soudaine et qui suggérerait dans le même mouvement une perte inévitable. Des clichés qui chaque fois m'arrachaient à une forme d'inconsistance.
Un jour le titre s'est imposé à moi, L'oublié, comme un morceau de soi enfoui resurgissant sous les traits d'un visage méconnaissable.

J'ai écris et réécris L'oublié au fil des années, tâchant d'en cerner les contours. Je pense que je continuerai à le faire, et tous ces textes ont une égale valeur à mes yeux. Je cherche à travers ce travail ce qui me meut en photographie, avec la radicalité la plus honnête possible. Il y a une part de mystère dans la photographie à laquelle je suis très attaché. Je comprends fort bien que l'on ait essayé de photographier des esprits, et je crois que c'est parfois ce que je cherche à faire moi-même. Je cherche un inattendu ou une révélation. Quelque chose qui déporte de la lecture que nous avons des choses. Un effort de voir. Une remise en cause de soi. Dépasser sa propre messe et la messe collective dans laquelle on est pris. C'est sans doute pour cela que j'interviens peu dans l'écriture photographique de L'oublié. Je sélectionne un grand nombre de photographies que j'organise sous forme de carnets de notes. La masse des photographies empêche une emprise trop verrouillée sur le discours. Il y a des trous, des écarts, qui permettent d'ouvrir vers autre chose. J'applique à ces carnets une forme d'écriture automatique. Ne pas trop réfléchir. Faire confiance au hasard, aux associations libres. Retrouver une logique mémorielle par le respect de chronologies, leurs bouleversements, l'association soudaine d'émotions qui introduisent des ruptures et des raccourcis, par des va-et-viens entre les images que l'on a du passé, par des répétitions qui décalent la perception que l'on a d'un même événement au fil du temps, ou qui témoignent d'une duplicité nécessaire.

Enfant, je me souviens de ma mère courant autour de la maison en hurlant une douleur et une violence que je ne comprenais pas. Je me souviens d'une lumière or. Une fin d'après-midi. Un soleil rasant. Peut-être un début d'automne. Je me souviens des pas lourds sur le sol qui résonnaient dans le salon. De la présence d'une sœur. Mais je n'ai aucune image de cet événement, donc aucune certitude de ce souvenir. L'oublié n'est pas nécessairement réel, mais il fait de nous ce que l'on est. Et il est possible de voir ce travail comme la recherche compulsive dans le présent des fragments dissolus de son passé.


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L'oublié, texte n°1 (2011)

Je prends des photos de tous les jours. C’est une sorte de nécessité qui m’ancre le temps d’une prise dans ce que je vis. Lien mystérieux. Au début, il s’agissait de justifier un voyage, de remplir une journée, de trouver le prétexte d’un lien laissant entrevoir un sens. Mais je n’ai jamais trouvé autant de satisfaction et de profondeur ailleurs que dans la photographie. Dans L’oublié, je m’interroge sur une raison possible de cette fascination pour ce geste indéfiniment répété.
J’aimerais débuter ici un travail sur la conscience. La fascination qui pousse sans cesse à prendre une photo pourrait s’interpréter comme une sorte de jeu instinctif avec la manière dont nous avons conscience des choses. Contrairement à l’image figée de la photographie, la conscience est sans cesse en mouvement, rebondissant indéfiniment d’une image mentale à une autre et envisageant chaque chose dans sa relation à un ensemble. Inversement, désincarner des éléments au sein de l’environnement dans lequel on est plongé, arrêter le temps qui nous déborde sont des choses étrangères à la conscience, mais propres à la photographie. Je passe un matin porte de Montreuil. La lumière se lève. Alors que j’entre dans le métro, je distingue la silhouette en contre-jour d’une femme enroulée dans un grand manteau. Trois hommes la bordent sur la droite. Le plan dure quelques secondes. Le regard le découpe au milieu d’un vaste ensemble sans parvenir non plus à isoler précisément ce qu’il voit. Puis tout s’efface.


L’oublié dans ces instantanés recouvre tout ce qui a concouru au désir de prendre la photo, jusqu’à la conscience que l’on pouvait avoir de soi. Il n’en reste que l’image, étroite et lointaine, face à laquelle on hésite à reconnaître le vécu. Une familière étrangeté émane de ces proches et des moments passés en leur compagnie. Et autre chose se dessine. Comme une dissociation, une expérience alternative de la conscience que l’on a pu avoir de ces moments.



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L'oublié, texte n°2 (2013)


La photographie au quotidien tisse une trame fictive. Des moments épars que l'on reconstruit à la manière d'un récit. Des instantanés découpés de leur cadre et dissociés de leur contexte, retranscrivant leur matière en une rêverie au langage réaliste.
L'intérêt c'est l'étrangeté familière.
Percevoir à travers ces clichés ma propre étrangeté. Celle qui fait que je me modifie, que je m'oublie, que j'oublie, que je suis mû par une organisation biologique, que mon identité tient davantage à cela qu'à la conscience que j'en ai. Conscience insuffisante, fragile, incertaine. Ces photos ont quelque chose de sûr. Elles disent quelque chose qui a été et que j'ai cherché à saisir pour une raison que j'ignore.
C'est pour cela que je ne veux pas trop formaliser le contenu de cette suite d'images. Je veux qu'il conserve une part de sa spontanéité originelle. Il doit y avoir de tout, dans le désordre, en masse, pour ne pas imposer à ces photos un sens qui ne leur appartient pas mais conviendrait mieux à mon narcissisme.



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L'oublié, texte n°3 (2015)

L'oublié en quelques mots.

L'oublié est un travail nostalgique sur la perte et sur le plaisir, c'est un travail sur l'incapacité à se souvenir et à se saisir, à se connaître, à connaître. C'est un travail de retenue également, assez simplement : retenir. Au final, c'est une mémoire photographique fictive, et le résultat raté d'une recherche de soi. Sublimé cependant par le plaisir de photographier et par la satisfaction de saisir quelque chose dans le regard que nous jettent quelques clichés chanceux.

On pressent quelque chose de notre épaisseur, mais on demeure étranger à soi-même. Il y a en soi un double tapi quelque part, mais c'est seulement un pressentiment. On est là, flottant, bousculé d'émotions, traversé de violence, sans véritablement savoir pourquoi. On devient quelque chose, de jamais achevé, de toujours continué, et on est incapable de replacer les choses dans la durée. On le fait, mais ce sont des légendes qu'on se raconte. Un semblant d'ordre. Un jeu de langage. Alors on espère que l'œil de l'appareil photographique décèle quelque chose. Dévoile une ombre. Perce un mystère. Espoir illusoire mais compulsif. Foi inébranlable en la machine et dans son aptitude à arrêter en une image fixe le flot des images mentales qui indéfiniment s'écoulent, pour que peut-être quelque chose de véritable en émerge.
L'image des proches, de la solitude, me semblent les plus à mêmes de dévoiler un ersatz de soi, si l'on existe dans le regard de l'autre. Le regard que l'on porte sur eux, sur le vide habité par nos seules pensées, devrait pouvoir dire quelque chose de soi. De son image idéale, sans doute, mais aussi de quelque chose de plus souterrain. Il y a cette citation de Fernando Pessoa : « Ce que nous voyons n'est pas fait de ce que nous voyons, mais de ce que nous sommes. »
L'oublié, c'est ce que j'ai pu être, mais aussi l'autonomie progressive des images par rapport à ce que j'ai tenté d'y inscrire. Elles incarnent une distance au temps et à soi. Le moment est enfui. Ne demeure qu'une image qui n'existe plus que pour l'évidence muette qui en émane. L'oublié est plein d'incertitudes. Je me plais à y cultiver l'ambivalence. Il y a une profusion d'images car je ne veux pas aller trop loin dans le choix des images. Je multiplie parfois les points de vue si ce que porte les images le demande. Et cela quand bien même leur juxtaposition pourrait réduire leur force respective. C'est un à-peu-prisme qui convient bien à l'échec annoncé de cette entreprise et au flou dans lequel on avance. Il y a également une tentative, dans cette profusion, à faire exister une complexité et la difficulté à cerner la conscience des choses qui nous traverse. Deux clichés pris à deux minutes d'intervalles restituent parfois une dualité qu'un seul cliché ne portait pas. Ils recréent un bout de séquence et posent les bases d'une temporalité fictive.
Car c'est finalement là que s'échoue ce projet : je redessine une mémoire fictive avec des images dont je ne sais plus grand chose, sinon l'émotion que j'ai en les regardant aujourd'hui. La seule chose qui sauve cette entreprise, selon moi, c'est qu'il s'agit de photos et non de mots. Et que cette absence de mots aménage des espaces de libertés, laisse des trous, pour permettre au flou d'exister. Je n'aurai pas su me saisir, mais j'aurai fait ça.



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L'oublié, texte n°4 (2015)

La photographie est une forme d'embaumement. Je cois que j'ai essayé autant d'embaumer mon passé que de voir mon présent. Ces photographies sont aujourd'hui des fragments étrangers. Je ne sais toujours rien de mon présent, ou si peu. Mais il me reste ça. Une succession de photos prises au fil des jours. Au gré des escapades, des petits événements, d'une lumière, du temps qui passe. Ce sont des décors et des visages familiers, des intérieurs, des paysages, des scènes de famille, des vacances, des voyages. Je crois photographier essentiellement pour retenir le cours des choses et incidemment m'ancrer. On fait davantage que passer en saisissant une image du réel dans lequel on se tient. On s'approprie une part des choses en leur imprimant une part de soi. Je photographie des souvenirs. Non pas un passé que l'on se remémore, mais un présent vécu au passé. Je saisis des fragments de voyage parce qu'ils ne reviendront pas. Des choses soudain transfigurées comme une lumière dans la cuisine dont je ne pourrai me rappeler. Je photographie
le quotidien, inspiré/guidé par une sensation de nostalgie au présent. L'anticipation de la perte intensifie le moment que l'on vit. La mort rend les choses plus vivaces. Plus avant, j'espère que le troisième oeil de l'appareil révèle quelque chose. J'en espère une grâce, un instant de perfection suspendue, une élucidation - « on sait jamais, sur un malentendu ça peut marcher ». Quelque chose qui contourne l'évidence dans laquelle on est pris, qui arrête et réordonne le flux dans lequel on se perd. L'appareil photographique flirte avec l'invisible. Il saisit le lien de soi au monde, au groupe, à l'autre, à soi. Ce lien symbolique et affectif qui nous façonne et nous gouverne. Je photographie l'intime parce qu'il y a là plus qu'ailleurs la clé de ce que l'on est.
Les films s'accumulent, des mois, des années, puis je redécouvre ce que j'ai photographié. Et finalement, je ne sais plus bien ce que je dois lire dans tous ces clichés que je prends. Ce qui compte c'est d'archiver. Après, c'est autre chose. Il reste des images qui flottent. L'expression d'un passé qui m'appartient mais que je ne reconnais plus vraiment. C'est un miroir dans lequel mon image continue de m'échapper. Du non sens dans lequel j'évolue, j'en juxtapose un second, non plus immédiat mais distancié. Et peut-être qu'en le bricolant ainsi que je le fais, il s'agit moins de l'élucider que de l'accepter.