Paul the French

  Il y a presque vingt ans, je suis parti de chez moi pour dériver vers l'est en pensant y trouver quelque chose. Je suivais la Grammaire des civilisations de Braudel et les voyages de Depardon. Je partais découvrir le monde et j'espérais la vie. Sous forme de révélation. Mais le monde n'habite pas au-dehors, il gît sous la peau.
  J'ai retrouvé Paul en Californie où il vit depuis plusieurs années. A peu près à l'âge que j'avais quand je suis parti. En le retrouvant, je savais que je retournais sur mes pas. J'emportais des notes écrites avant de partir dans l'est, conservées je ne sais pourquoi ni comment au fil des années. Notamment ceci : « J'espère un jour pouvoir faire tenir la vie en une seule page. » Il faut avoir vingt ans pour écrire une telle chose. J'espérais la découverte d'une essence qui dise tout et notamment qui élucide ma place. Une archéologie de l'être ou de l'existence. Une formule magique. J'ai essayé par la théorie, mais c'est par la photo que j'ai trouvé cette possibilité de synthèse inachevée. A chaque déclic l'espérance qu'il se passe quelque chose. L'accession à un au-delà. La révélation d'un secret. Sans faire exprès. Comme si on pouvait aller au-delà. Au-delà de la conscience. Comme si résidait là la fascination de la photographie. Une image de la conscience qui ne se savait pas. Comme la réalisation photographique d'une image rêvée lors d'une nuit perdue. Je comprends l'élan de la photographie spirite. Je me retrouve dans cette tentative de voir au-delà, de saisir l'invisible (ce qui existe mais que la culture n'écrit pas, ne formule pas, laisse à l'état d'informe). La photographie a semble-t-il cette capacité de tout dire en une fois, sans mots. Elle en a en tout cas l'espérance compulsive.

  Je suis parti voir Paul, donc, mais je partais aussi me voir. Si je ne passe pas mon temps devant le miroir, je sens Narcisse me flatter toutes les fois que je saisis mon appareil. Je suis parti voir Paul pour me retrouver. Je m'en suis remis à lui durant six semaines. Je n'ai quasiment pas prononcé un mot d'anglais. Je me suis guetté dans chacun de ses mouvements. Je me suis vu et me suis perdu. Il était ravi qu'un proche immortalise ses prouesses, communique ce qu'il découvrait, le grand drame de l'indicible du voyage et de la solitude. J'ai découvert une personne fascinante par sa vitalité et le trouble infini qu'elle porte en elle. Ici et là, je me voyais dans ce miroir déformant. Comme un père n'est pas un fils un frère n'est pas un autre frère. Et pourtant. Alors l'histoire que mon appareil a tissé est celle de Paul The French comme le surnomment ses collègues du skate park. Paul The French qui malgré lui porte une part de mes tourments. Mais n'est-ce pas là une ambiguïté de la fraternité, le transfert et la porosité, le mimétisme, l'identification, le pouvoir ? J'ai découvert un jeune pirate que personne n'a formé, qui ne s'en est remis à personne. Qui n'a même pas conscience de son propre ressort. Je partage sa soif de liberté. J'étais jaloux, comme il se doit, de l'aisance avec laquelle ce frère la mettait en oeuvre. « Tu vois Matthieu le gros truc rouge là-bas ? Et ben on va se le faire. » Et de le suivre, les jambes en coton, sortir un caddy du supermarché en oubliant les caisses.

La jeunesse a ceci de beau malgré sa gaucherie et son inexpérience : elle porte parfois en elle l'espérance.