Un mois de jonquilles

Un bouquet de jonquilles sur la table de la cuisine, cueilli par une femme et une petite fille sous le regard courroucé d'une vieille peau et d'une jeune conne. Des fleurs cueillies par amour pour la délicatesse et la vitalité du jaune de leurs pétales. J'ai fais durer le plaisir autant que possible. Elles étaient dans un vase, puis il en est resté quelques-unes dans un autre vase, elles sont passées de la cuisine à la chambre, puis de la chambre aux oublis. Dehors, des ahuris portaient des masques en se léchant les doigts, les panneaux publicitaires recommandaient de faire attention à soi, les flics refusaient que l'on s'assoie sur l'herbe. Je voyais dans mes délires nocturnes des élites croulantes qui suaient d'horreur. Dehors c'était la grande foire à la stupidité, mais dedans c'était le grand n'importe quoi. Une longue chute sans jamais tomber. Partout la peur, ciment de l'éclatement, de la perte de sens et de l'isolement. En trois jours parler à un ami était devenu toute une affaire. Il fallait faire attention à chaque mot. La moindre opinion pouvait donner lieu à une incompréhension ou une altercation. Fac-à-face d'animaux acculés. Dialogue rompu. Images collectives défaites. Folie partout. Chacun, l'esprit mort, paniqué, reclus à l'intérieur de sa peau.
Très vite on a retissé les liens en élaborant de nouvelles images communes qui fixaient les événements et recréaient le réel. On a pu se reparler, c'est-à-dire partager des images qui permettent l'adéquation des silences et des vides qui émanent inévitablement du heurt des sensibilités. Mais je n'oublierai pas que toutes nos discussions, tous nos échanges, tous nos partages sont des à-peu-prismes, que rien ne coïncide. Les individus coexistent par l'adhésion à des images, à des totems, à des mots d'ordre pour les plus subtils. On se fait croire qu'on se comprend. On ne fait qu'exister côte-à-côte sans jamais se rejoindre. Illusion photographique que d'établir à partir du regard d'un seul une image collective. Illusion photographique de l'adhérence au réel quand le réel n'est pas de ce monde. L'esprit est sublime parce qu'il invente et qu'à partir de là tout est possible, mais il égare parce que la conscience se prend au jeu. Elle croit être le monde quand elle voit le monde. Elle oublie que la pensée est un conte venu des tréfonds de l'être.