Retour en Paumerie


Paumerie : Pays des pas perdus peuplé par les paumés.

 

    Le bleu a perdu sa couleur et pourtant sa saveur vibre encore. Les formes sont débarrassées de leur syntaxe. Les mots ne veulent plus rien dire. Le sens s'est enfui pour ne laisser que l'harmonie de ce que mon œil perçoit de là où il se tient. Et moi, je flotte, suspendu quelque part entre ce que je ne comprends pas et ce qui n'a pas de nom.

   Je photographie avec régularité mais avec détachement, pour parfaire, par plaisir d'épurer les motifs qui me sont venus ces dernières années. L'urgence et la nécessité me font défaut. L'un et l'autre s'étirent en un geste parfois dépassionné comme s'il fallait continuer pour ne pas tout à fait tomber. Amoureux désaxé.

   J'ai eu peur. Peur que tout dérape et d'être pris dans une coulée de boue à laquelle j'essaie avec constance de me soustraire. Déçu et triste que cette chose susceptible de déraper soit si facile à annihiler. Et que cette chose ce soit nous, nos enfants, notre paix. Que nous soyons simultanément acteurs et victimes d'une vague que nous ne serons jamais capables de comprendre et qui nous déposera sidérés sur une plage déserte et vide mais à l'abri, enfin. Que cette vague arrive, inexorablement. Pas demain, mais après, déjà.

 Ta gueule. Ferme ta gueule.

    Je liquéfie mon esprit pour oublier avant la nuit que je suis l'un des affreux que je croise dès que je passe le pas de ma porte. Mon empathie se fait la malle. A croire que je deviens passé. A croire que c'est mon espérance qui se fait la malle. Il faut trouver refuge quelque part. Il faut se réfugier. Il faut trouver un sens. Il faut retrouver un sens. Quelque chose de stable, de durable. Quelque chose qui soit sans langage, qui n'explique rien, n'ordonne rien. Quelque chose qui respire, contemple et se taise.

 Ferme bien ta gueule... TOI TA GUEULE.

    Quelque chose d'immanent. Se réfugier dans ce qui fait venir l'extase, qui tend notre sourire et ouvre notre âme. Cette simplicité qui chavire le cœur. S'extraire de sa boue. Être au monde et lui tourner le dos. L'extase suffit.